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08 / 03 / 2006, 21:24

Expulsion

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15 juillet 2002

 

6 h du matin. Les lueurs de l’aube n’ont pas encore l’intensité des gyrophares. Un bâtiment est assiégé par les forces de l’ordre, qui ont aussi investi l’intérieur.

 

On entend des cris de femme, des voix d’homme, des pleurs d’enfant. Par l’entrée commencent à sortir, la tête basse, de pauvres gens, mal vêtus et agrippant fermement quelque objet contre eux, un grand sac à moitié vide, un nounours ou une poupée pour les enfants, une valise usée , un baluchon…

 

On les fait embarquer dans des fourgons. A sept heures du matin, il ne reste que deux policiers surveillant un maçon qui mure la porte .

 

A quelques rues de là, Véra s’éveille. Une longue journée l’attend. Elle travaille à la mairie à l’état civil. Son travail l’intéresse peu dans ce morne département du 93. Elle doit bientôt être mutée à Lyon, sur sa demande. Elle y sera plus prêt des montagnes et de la mer…

 

L’enfant a faim. Il est plongé dans le noir depuis plusieurs heures, et sa mère ne vient pas le chercher. Il décide de sortir de sa cachette, dans un recoin du placard. Toutes les pièces sont plongées dans une semi-obscurité blafarde car les volets sont fermés. Malgré tout, il est possible de se diriger. L’enfant trouve un peu de pain dans la cuisine dévastée et quelques biscuits. L’eau est coupée. Il trouve aussi du lait et quelques fruits. Dans sa chambre, il retrouve quelques petites voitures éparpillées et il décide de jouer, en attendant que les autres reviennent. La lumière ne marche plus depuis longtemps. Mais il sait où sont les bougies.

 

Véra écoutait les informations. Manifestement, le gouvernement a décidé de reconduire à la frontière toutes les personnes en situation irrégulière. Il s’agit aujourd’hui de familles complètes, pas seulement d’adultes venus chercher du travail en France et qui expédient l’argent à leur famille restée au pays. Les femmes souvent ont eu un enfant en France. Elles pensaient pouvoir rester grâce à ça. Mais, inflexibles, les autorités sont prêtes à confier les enfants nés en France aux services sociaux et à expulser les parents. Ceux-ci préfèrent alors repartir avec leur enfant et tenter de revenir plus tard.

A la mairie, Véra en voit chaque jour de ces familles qui demandent à être naturalisées. Mais les dossiers stagnent sur des bureaux surchargés, avant d’être tamponnés « NON » quand la date commence à être dépassée.

Elle sait que dans la situation actuelle, la France ne peut plus jouer son rôle de terre d’accueil. Et elle sait aussi la cruelle misère de beaucoup dans son quartier. Beaucoup de sans-papiers sont fatalistes, même si ils se forcent à faire croire en un espoir. Pour eux, chaque jour passé en France est un jour de gagné. La situation est bloquée dans leur pays.

La sirène des pompiers l’affole un instant. Elle peut voir les flammes entourer un squat, pas loin.

 

Dés les premières fumées, un voisin a donné l’alerte. Après moult vérifications et ayant obtenu l’escorte d’une patrouille de police, un véhicule de pompiers est intervenu. Le brigadier ayant trouvé la porte murée a brisé les volets sur une fenêtre latérale au plus loin des flammes et est entré. Le feu avait pris dans une chambre d’enfant. Etonnant, puisque le squat était désert. Mais une enquête serait menée ultérieurement. Le véhicule étant insuffisant, les pompiers rejoignirent leur véhicule pour demander du renfort. L’enfant en profita pour sortir du bâtiment sans être vu. Il ne voulait pas être battu pour sa maladresse.

 

Le film terminé, Véra va se coucher. Un dernier coup d’œil par la fenêtre et elle commence à descendre le volet roulant. Elle voit la petite silhouette sur le trottoir, manifestement égarée. Un enfant. Elle en est sûre, il a l’air vraiment trop jeune pour pouvoir être seul sans danger. Elle termine de baisser le rideau, y réfléchit à deux fois, et … décide d’intervenir.

 

Le temps de descendre, l’enfant a disparu. Elle court au premier carrefour. Il est là, dix mètres plus loin. Elle s’en rapproche. Il se colle contre le mur. Elle lui parle alors doucement, pour savoir son nom, où il habite… L’enfant éclate en sanglots. Elle le serre contre elle, pour le réconforter et doucement le ramène chez elle.

 

Elle l’assied dans le canapé. L’enfant est sale, en pyjama. Mais il n’a pas l’air d’avoir subi des mauvais traitements. Son premier réflexe est de vouloir appeler les services sociaux. Néanmoins, avant, elle veut en savoir plus. L’enfant parle très mal le français. Il a peur, il a faim.

Néanmoins, elle parvient à reconstituer les douze dernières heures de l’enfant. Après le reportage vu à la télévision, elle sait ce qu’il risque : la DDAS ou la misère.

Cet enfant ne semble pas faire l’objet de recherches pour l’instant. Elle va laisser passer quelques jours. Si personne ne le cherche, elle va lui construire une identité avec les moyens de la mairie d’ici. Et lorsque elle aura déménagé, tout le monde pourra la voir arriver avec son enfant. Même noir, pour elle, c’est déjà le plus beau. Véra ne voit pas la peine d’une mère ou d’un père qui a oublié ou a été séparé de son enfant dans l’affolement d’une descente de police. Elle y voit un signe du destin, pour elle, qui fuit les hommes depuis qu’elle sait qu’elle ne peut pas avoir d’enfant.

L’enfant s’est endormi, rassasié. Elle le regarde déjà avec tout l’amour d’une mère. « Dors, mon petit Franck, dors. Je veille sur toi. »

 

 

© 2006