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23 / 03 / 2006, 21:11

Manifestations

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23 Mars 2011.

 

Elsa a 25 ans, et toujours pas de travail. Elle a arrêté ses études deux ans plus tôt et elle passe de stage en stage non payés, varie les petits boulots mal payés et trouve parfois l’occasion de quelques cachets salvateurs grâce à son talent pour l’accordéon. Mais comme elle n’a pas fait le conservatoire, elle ne trouve rien de stable dans la musique.

Christian poursuit encore ses études. Il a une bourse. Leurs parents sont modestes, mais aimants et ils leur assurent le gîte : un studio sous les toits, très sympa et pas trop petit quand même. Pour le reste, c’est un peu la galère.

La World Company omnipotente tente d’imposer à l’assemblée la déréglementation des minimums sociaux. Comme le marché du travail , c’est un secteur public en pleine déliquescence et réduit à la portion congrue, et le secteur privé entièrement contrôlé par la World Company, cette dérèglementation va entraîner une baisse immédiate généralisée des salaires.

Le pouvoir en place ne sait plus que faire. C’est çà, ou le travail sera fait à l’étranger. Le « pays riche » que fut la France n’est plus que l’ombre de lui-même. La déflation a déjà commencé. Elle enrichit relativement ceux qui disposent de biens et à terme va précariser l’ensemble de la population.

Des économistes commencent à prendre peur. Appauvrir la population, c’est se priver de la demande. D’ou un manque d’enrichissement par l’offre.

Un visionnaire sur le net (Prof JM) développe une théorie. D’abord il explicite la tactique de la World Company. La première étape est de niveler de façon homogène la population mondiale. Niveler, pour éviter les migrations économiques et … limiter la consommation. En effet, la terre ne peut supporter l’équivalent de huit milliards de consommateurs américain, mais pas de problèmes avec huit milliards de chinois.

Puis, organiser un ’appauvrissement progressif, avec une offre encore existante, qui permet la vente à perte des biens tels que l’immobilier (pour devenir locataire et se payer quelques loisirs) . Les suppôts de la World company vont pouvoir se payer de larges domaines, sur lesquels survivra une population qui travaillera pour presque rien.

Une majorité de pauvres, serviles en échange de quelques pièces, une petite classe à peine moyenne pour gérer les institutions, la production de base, assurer la continuité de la recherche scientifique, permettre la pérennité des acquis et produire quelques « artistes ». Des imbéciles élevés au rang de notables grâce au métier des armes pour tenir le tout en place, des illuminés pour convertir à une religion quelconque pourvu qu’elle contrôle les aspirations métaphysiques de la populace, et ensuite, un dix millième de la population, extrêmement riche, chargé d’administrer une région, et pouvant profiter du meilleur de la production humaine et terrestre. Bref une classe regroupant une quintessence de l’humanité, seule représentative de la dignité de l’humanité selon elle.

Quelques guerres ou épidémies et le réservoir humain pourra s’adapter au nombre des privilégiés et à la nature. Les riches par accident disparaîtront peu à peu et la vraie élite de l’ancien temps pourra profiter de la quasi totalité des ressources.

C’en sera fini des « congés payés » qui encombrent mer et montagne une partie de l’année.

Pour satisfaire le peuple avec rien, il y aura la Hifi, internet (pas trop quand même), la drogue, le cinéma, le sport, le lèche vitrine.

Bref, il s’agit ni plus, ni moins que d’un retour au moyen âge. C’est la solution retenue par la World Company pour « gérer » la planète.

Puis, Prof JM, et le Cercle e-pol qui cherchent à définir un nouveau modèle social, préconisent un collectivisme rationnel fondé sur les besoins réels d’un individu,( à savoir ses droits élémentaires dont celui de la juste rémunération pour son travail), collectivisme co-géré par tous les citoyens volontaires tenant compte de l'équilibre de la planète.

C’est encore assez fumeux, mais de nombreux jeunes adhèrent à ces théories, bien que ce qu’ils veulent surtout, c’est avoir un avenir moins bouché que celui qui s’annonce à grand pas.

L’urgence, c’est de protester. Avec les moyens habituels de revendication. On descend dans la rue et on menace les gouvernants, les intérêts des puissants, la société toute entière si il le faut.

Franck est surexcité. Chaque jour, il suit les manifestants, crie avec eux, insulte les forces de l’ordre. Quand ça commence à chauffer, il jette des barrières avec d’autres dans les rangs serrés de la maréchaussée. Puis, au milieu des lacrymogènes, il casse une vitrine non protégée et se sert. Pas des bijoux non. Mais ça peut être des films ou des disques ou des stylos dans une librairie, comme des fringues, de la hifi, de l’informatique, des appareils photos, en fonction de la chance et de l’occasion. Vite revendu, vite dépensé, son butin lui permet d’améliorer son ordinaire (Il est plongeur dans un petit restau le soir).

Elsa a décidé de manifester aujourd’hui. Défendre le monde du travail va la changer de la défense des libertés sur le net. Elle aussi est déçue de la médiocrité du gouvernement et elle comprend la détresse des exclus.

Elsa à Paris. Franck à Lyon. Tout deux vont se faire capturer lors d’une charge de mobiles. La première parce qu’elle était mignonne et que les garçons, autours d’elle, criaient deux fois plus fort pour lui plaire. Et Franck, parce qu’il visait trop bien les failles de la « tortue » des mobiles. Comme quoi, dans une foule, il ne faut pas se faire remarquer…

Elsa sortira vers 21 heures, le même jour, avec une bosse faite par un butor, les cheveux en bataille et quelques contusions. Elle sera fichée  multirécidiviste maintenant. Christian et ses parents sont venus la chercher et elle a eu un peu honte quand même. Mais en sortant du commissariat, son père l’a embrassée sur la joue, avec la larme à l’œil. Il était fier d’elle malgré la peur qu’il avait pu ressentir. Par contre, personne n’est venu chercher Franck. De plus, il en a pris plein la tête, ses côtes sont douloureuses à chaque respiration et sa future progéniture lui semble pour l’instant bien compromise. Lui va être déferré devant un juge, sera condamné à trois mois de prison et fera partie des premiers pensionnaires des nouveaux centres de rééducation civique.

 

 

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