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31 / 03 / 2006, 21:13

La voiture qu’il nous faut

 

Franck est furieux. Tout se passait bien. Son idylle avec Véra est au beau fixe. Il rentrait tranquillement hier au soir à son appart lorsque il a croisé un abruti. Choc avec une classe 3. Et l’autre prétend que c’est de sa faute. Lui est persuadé du contraire, bien qu’il ait été surpris. Bien sûr, il était encore perdu dans les yeux de Véra et Morphée ne devait pas tarder à lui tendre les bras. Alors forcément, son attention se portait dans un champ de vision assez étroit.

Il doit aller à Nice pour le week-end avec Véra. Il doit la prendre à 9h au bas de son immeuble et malgré son appel à l’aide à Bernard, il n’a pas le choix. Il devra y aller avec la « Voiture Pipo ».

Ce véhicule a été mis en place pour dissuader les chauffards et les distraits d’exagérer avec les voitures collectives. Au départ, il s’agissait d’une vieille guimbarde repeinte en rouge, avec un girophare, une sirène, et des décorations débiles. Autant dire qu’on ne passait pas inaperçu.

Mais les ingénieurs automobiles ont poussé le concept à l’extrême. Au départ très répandues, ces voitures ne représente plus qu’une automobile sur 10.000. Il y a même plus de classe V que de « Voiture Pipo » et elles ne roulent pas souvent. Car c’est la honte. Tellement, que la mise en place se fait en camion bâché de nuit. Le malheureux contrevenant la découvre au matin au pied de son immeuble. Et ce qu’il remarque d’abord, c’est l’attroupement de tous ses voisins et les rires. Comme de toute manière, la voiture ne démarrera pas avant huit heures, Franck n’y échappera pas.

Tout ce que sait Franck sur la voiture, c’est qu’il devra programmer le départ et l’arrivée, poser obligatoirement les mains sur le volant, mais que le véhicule se déplace seul avec l’initiative de la vitesse (assez réduite) et de l’itinéraire (pas souvent le plus court, et de préférence, celui qui passe par des lieux très fréquentés par les piétons).

Il y a toute la sécurité nécessaire, y compris des radars, si bien que le jeu des passants est de bloquer la voiture en se mettant devant. La sanction est inéluctable. Ne pas monter dans la voiture Pipo, c’est marcher à pied pour le reste de ses jours (tant que la peine n’est pas effectuée).

Donc, il a trouvé dans sa boite aux lettres physique la clé et le code de la voiture pipo. Avec en plus un sac papier marron, comme les américains ont pour faire les courses. Les yeux sont prédécoupés. Il y a un petit mot, comme quoi il s’agit du dernier modèle de voiture pipo qu’il inaugure et explique que le sac, c’est pour protéger son image. Ainsi, quand il voit la voiture, il met le sac sur la tête et reste ainsi incognito. Sa voiture est au coin de la rue.

Franck ne la voit pas tout de suite. Il y a foule autour. Il parvient à rester impassible quand il l’aperçoit enfin. Il la prend en photo, et s’éloigne pour en parler à Bernard. « Non, vraiment là c’est pas possible ! » Bernard manque s’étouffer de rire à la réception de la photo. « Franchement, là, ils font fort ». ’Ils’, ce sont les ‘anges gardiens’ de Franck. En tant qu’agent de renseignement, il faut tester sa résistance psychologique et sa volonté de suivre les ordres. Le week-end a été arrangé et Franck doit obtenir le nom du chef auquel elle rend compte de son travail. Voiture Pipo ou pas, il doit remplir la mission. C’est l’argument. Mais en plus, Franck n’y est vraiment pour rien dans l’accident. On lui a refilé la nouvelle voiture Pipo, et en plus, certaines options sont à télécommande et non pas le fait de l’intelligence artificielle de l’ordinateur de bord. Ses collègues vont pouvoir s’amuser à ses dépends grâce à la liaison supra-net, qui en plus, retransmet la vue et le son des deux places de devant, mais aussi une vision panoramique autour du véhicule.

Bernard tente un air compatissant, parfaitement hypocrite tellement il retient son rire. « T’avais qu’à faire attention hier. Tu ne peux que t’en prendre à toi-même » le tance t-il à court d’arguments.

Dépité, Franck se met le sac sur la tête et s’avance, tête basse, épaules voutées, vers son carrosse.

Il faut savoir que les « autorités » ont obtenu que les contrevenants américains sur les routes soient astreints à la punition « voiture pipo ». Mais c’est l’ancien modèle qui était présenté. Sur celui-là, les techniciens et les designers se sont éclatés dans le mauvais goût.

La voiture ressemble à une grosse américaine des années 50, savamment peinte en rouge pétant, vert pomme, jaune canari, rose bonbon, blanc cassé et les taches imitent un treillis bariolé. Il y a à l’avant de gros pare chocs chromés étincelant avec une sorte de pelle à neige et un gros truc simulant un gros coussin à l’arrière. C’est en plus une décapotable. Les sièges sont en skai orange et le volant imite le cuir d’une vache noir et blanche. Le girophare est au dessus de l’énorme capot, au centre d’une énorme paire de cornes.

Ce n’est pas juste. A l’origine, les voitures Pipo était sous dimensionnées. Le « conducteur » était tassé à l’intérieur dans une position comique (tête basse collée au plafond) et c’est pour cela qu’on a commencé à les appeler « les voitures petit pot » en référence aux anciens « pots de Yaourt »

Pour commencer, la portière conducteur ne s’ouvre pas. Il faut sauter pour monter dans la voiture. A partir de là, Bernard et les anges gardiens voient tout ce qui se passe. C’était la condition pour que Bernard soit complice.

Le « moteur » démarre. Il fait un boucan de tous les diables alors que chacun sait qu’il s’agit d’un moteur électrique. Franck indique les coordonnées de l’immeuble de Véra. Dans la boite à gants, il voit que le sac passager est prévu. La voiture démarre, pousse un cri atroce d’embrayage maltraité cahote cale. Les rires fusent. Des gens photographient, alertent les net-médias. Sous les applaudissements du public, la voiture repart. Sous son sac, Franck est blême. La voiture tangue au rythme de ses enjoliveurs ovales (simulation hydraulique, car les roues sont bien rondes et la sécurité est assurée).

Franck serre le volant. Ce qu’il ne sait pas, c’est que celui-ci indique son pouls en permanence et la pression exercée. L’ordinateur en déduit un « état psychique » dont les « observateurs » vont pouvoir mesurer les variations à chaque « gag »

Chaque feu rouge est une épreuve. Et il les a tous. Hasard ? Bien sûr que non. Les gens ne se pressent pas pour traverser et rient à s’en décrocher la mâchoire. Les enfants lui font des grimaces, le montre du doigt. Et la voiture semble communiquer avec eux. en tressautant, en clignant des phares , et en pétaradant.

Franck téléphone au volant. C’est sans conséquence. Il prévient Véra qu’il arrive. Il lui dit de rester dans le st1:PersonName>hall de l’immeuble, et de ne sortir que quand il arrivera. Elle ne comprend pas. « Fais ce que je te dis » matchise t-il. Puis se reprenant « fais moi confiance, tu comprendras quand j’arriverai. Sympa, Véra attend. Peut-être une surprise romantique ?

Quand elle voit la voiture, elle rit. Elle rit … puis hésite. Pas longtemps. Franck klaxonne alors que déjà, un petit groupe de badauds se forme. Elle a l’air fine avec sa valise.

« Pose la à l’arrière. Mets ce sac »

- Franck

- Pas de nom. Mets ce sac avant la photo. »

Véra s’exécute et monte, sous les applaudissements du public.

« J’ai loué une classe 3, venez avec moi » propose un profiteur.

Véra se penche gentiment sur l’épaule de Franck. Il est tendu à l’extrême. Il programme « Nice – Promenade anglais ».

La voiture se surpasse Elle cale trois fois. Couine. Lâche un nuage rose, cligne des yeux et démarre sous les rires et les lazzis.

La radio se met en marche. Il est impossible d’agir dessus. Franck lui explique la situation tandis que Charles Trenet chante ‘Poum, mon cœur fait poum’ alors que la voiture pète en rythme. Véra rit aussi. Elle trouve cette situation très drôle… mais n’en rajoute plus quand elle comprend que Franck coince au maximum. Au feu suivant, les gens la reluque avec des yeux incrédules. Sa petite robe d’été met en valeur un jeune corps sensuel et personne ne semble comprendre qu’elle aie osé monter dans la guimbarde, qui tangue au rythme de « elle préfère l’amour en mer… »

Au feu, les gens arrêtent la voiture et font une farandole avant de les laisser partir.

Dans le bunker parisien, c’est l’euphorie la plus complète. Un membre de l’équipe permet la connexion à un bureau, qui connecte ensuite l’ensemble du réseau. Personne ne sait de quoi il s’agit en dehors du « nouveau modèle de voiture Pipo »

L’homme à la sucette sourit et laisse « l’émission » en arrière plan.

Les net-média s’associent pour couvrir l’évènement. Mais ou va cette voiture ?»

Franck le sait. Aux premières notes de « nationale 7 », il devine le calvaire – itinéraire qui l’attend. Il en a la gorge serrée et ne dit mot. Véra observe ces français de plus en plus nombreux à chaque feu. Derrière eux, un cortège commence à se former.

Le direct quitte le bunker pour l’extérieur, par méprise d’un opérateur de maintenance, trop mort de rire pour réfléchir. Cette voiture est impayable, et il a voulu en faire profiter sa copine. Les net media commentent à qui mieux mieux la situation et n’en demandaient pas tant.

Pendant ce temps, les tortionnaires de Franck découvrent toutes les options du véhicule. La plaque arrière pivotante par exemple, bien prévue pour humilier un ricain. Dessus, il y a un dessin de clin d’œil et « Just Fucked » Il n’était pas prévu qu’un couple soit à bord, mais cela déclenche à chaque fois l’hilarité.

A chaque redémarrage cette fois, la voiture imite un son de casseroles qui aurait été accrochées au pare choc arrière.

Une voiture 50 m avant fait dégager les gens pour que le cortège puisse passer sans encombre. Franck a le front posé sur le volant et en pleurerait presque en écoutant Dario Moreno ( « Oh mon bateau » et autres niaiseries).

A l’entrée de valence, la voiture ne roule plus qu’à 10 à l’heure et de grandes banderoles annoncent « Vive la nouvelle voiture Pipo » et re spectacle tous les 100 m, suivi par tout le pays. Franck ne sait pas à quel point, mais il voit bien les cameras des net-média. Il fait beau, mais la voiture joue des essuie glace, du klaxon et de la capote à qui mieux mieux, sous les rires et les applaudissements dus à l’artiste. Véra reste stoïque. D’abord, elle pense que cette méthode folklorique pour « punir un contrevenant » est préférable à la solution américaine qui est de mettre en prison, et de promener ensuite au bord des routes, en combinaison orange et avec des boulets au pied. De plus, elle ne se sent pas concernée et en profite pour observer les gens. C’est la première manifestation populaire qu’elle voit et personne ne se doute qu’elle est américaine. Elle reçoit donc des encouragements, des mots gentils, des incitations à retirer son sac, des compliments, des invitations à déjeuner alors que le pauvre Franck se fait huer, arroser, voire fariné une fois. La voiture joue de ses phares mobiles pour suivre une personne au hasard, ouvre et ferme son capot, émet plusieurs sons de klaxon et de sirène… du vrai cabotinage. Elle aussi envoie quelques jets d’eau du lave glace, perd un peu d’huile en pétant et en rejetant une grosse fumée noire.

A Montélimar, les passants leur offre du nougat. Le premier que Franck goûte est au poivre. Un autre est à l’ail. Petit cadeau de l’équipe parisienne. Véra a goûté au sien, délicieux et partage avec lui mais Franck n’en veut pas. Il n’a plus envie de rien. A paris, les paris vont bon train et les enjeux augmentent. Tiendra t’il jusqu’à Orange ? Petit détour … par le pont d’avignon. La voiture est stoppée. Véra est invitée à danser avec un danseur professionnel en grande tenue. Il est 15 H. Pour Franck, c’est le jour le plus long de sa vie. Visite à Arles et ses Arènes. Les taureaux ont été évacués et le public est en délire. Un torero défie  les longues cornes alors que le giro-phare tourne à l’envers. La voiture d’elle-même semble jouer avec la muleta durant une bonne dizaine de minute, avant de contraindre les toreros de quitter précipitamment l’arène avec des rugissements de moteur et des charges impressionnantes.

A part dans le Sud Est où les gens se massent sur le trajet, toute la France sauf les américains sans supra net, a les yeux rivés sur un écran pour suivre cette épopée. La voiture est pleine de confettis. A Marseille, Franck est entartré. Il lâche le volant. La voiture cale. Il se met debout sur le siège, manifestement au comble de la fureur. La France retient son souffle.

C’est alors que Véra va stupéfier tout le monde. Elle se lève elle aussi, attrape Franck par sa chemise, le fait pivoter face à elle, le tient par son col de la main droite, arrache son propre sac de la gauche, le fixe dans les yeux, puis remonte à deux mains le bas du sac de Franck, découvre sa bouche et l’embrasse. Il la prend tendrement dans ses bras. La voiture joue la marche nuptiale, les chaumières passent des larmes du rire à celles de l’émotion. Véra entre de plein pied dans le cœur des français.

Les anges gardiens de Franck en restent médusés et jaloux. Bernard crie tout seul dans son appartement un « Bravo mon garçon » et l’homme à la sucette manque de s’étrangler. Il reconnaît Véra, sait ce qu’elle représente. Qu’est ce que c’est que cette histoire ?

5 minutes plus tard, la voiture, cernée par la foule, émet une sirène d’alerte au maximum, et démarre, alors que Franck ne tient pas le volant. Cette fois, elle grille les feux rouges et prend l’autoroute en quatrième vitesse pour Nice. Les autres voitures, à la vitesse bridée de conception, ne peuvent pas suivre. Franck pleure sur l’épaule de Véra, mais cette fois, la caméra est coupée et les anges gardiens sont dans le bureau de l’homme à la sucette sans sucette. Et il ne mâche pas ses mots.

Dans l’ombre, une autre équipe tente de régler la situation. Franck et Véra passeront le week-end au … plus bel hôtel de Nice, dans la suite réservée aux cheiks et aux présidents sans avoir le droit de sortir, pour les protéger, comme explique le directeur de l’hôtel à Véra. Elle croit que ce sont les Net-média qui lui offrent cette suite et elle tente ensuite de réconforter Franck. Ils rentreront discrètement en avion à la fin du week-end.

Pendant ce temps, deux « doublures » vont se faire passer pour eux.

Les conséquences de cette journée furent tragiques pour une vingtaine de personne, mortes de rire, certaines dans des convulsions, d’autres par rupture d’anévrisme et encore une qui se suicida après l’acte d’amour de Véra. Par contre, environ deux mille personnes furent déclarées guéries de leur dépression dans les jours suivants.

Les tourmenteurs de Franck et les techniciens négligents eurent chacun leur « heure de gloire » mais sans une Véra à leurs cotés sur le périphérique parisien ou dans les grandes avenues. Les américains eurent peu de victimes spontanées de la « voiture pipo ». Mais certains colonels et majors, dont le pauvre major DAD, eurent droit à des embuscades en règle qui leur coûtèrent de mémorables tours d’honneur.

L’homme à la sucette et son équipe parvinrent à truquer les images et ce fut le visage de la doublure et non celui de Véra qui embrassa Franck. Mais les voisins de Véra, qui ne lui posèrent jamais la question pour confirmer, l’avaient tous reconnue et se montrèrent alors un peu trop sympathiques même, ce qui permit à Véra de leur tirer quelques vers du nez. Heureusement, ils ne convinrent jamais au major DAD, incapable de voir l’évidence tellement cette guerre était différente de toutes celles qu’il avait connues.

Franck ne rougit plus jamais de sa vie après cette épreuve, mais jamais encore il ne parvint à rire d’un spectacle « voiture pipo ».

 

 

© 2006