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05 / 04 / 2006, 20:10
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Septembre 2007.
C’est la rentrée … sociale. Et le début de la fin de l’état de grâce. La
précarité occupe le terrain. Les entreprises débauchent en masse des CDI et
rembauchent des CDV (Contrat à Durée Variable). « Variable », c’est selon le
patron. On ne sait pas pour combien de temps au début. Mais la seule chose sûre,
c’est que ça ne durera pas. En tout état de cause, le CDV ne peut durer plus de
quatre ans. En cas de licenciement, ce contrat censé aider les patrons à
embaucher pour juguler la crise et permettre à un chômeur de travailler est un
cadeau proposé à l’employé qui ne peut y souscrire qu’après six mois de chômage
. Son annulation par la volonté du patron ne peut donc entraîner une quelconque
action devant les prud’hommes.
La gauche est passée au pouvoir avec mission de réformer le CDV, mis en
place par l’ancienne majorité en représailles aux luttes anti-CPE et anti-CNE.
Le peuple a vu ce qui pouvait être fait quand un parti dispose d’une confortable
majorité, d’une police efficace et d’une volonté sans faille et sans état d’âme.
C’était le but de l’instauration de la V république : permettre la stabilité du
pouvoir contre vents et marées.
Les patrons en agissant ainsi ( ils suppriment des CDI, ne prennent que
des CDV) veulent obliger la gauche à la passivité. Soit il y a du travail mal
payé, soit il y a du chômage payé par la collectivité. De même, on menace de
délocaliser d’un département à l’autre si il n’y a pas baisse de l’impôt sur les
entreprises. Mais on ne jeune pas dans les couloirs de l’Assemblée Nationale
pour autant.
Le nouveau président a encore fort à faire. Son équipe purge les hauts
fonctionnaires installés depuis douze ans par le précédent pouvoir. Et il faut
pouvoir « remercier » et placer tous les soutiens de sa campagne. Il doit
pouvoir compter sur ses administrations pour pouvoir tenir le pays. Car il sait
déjà qu’il n’est pas de taille à lutter contre le capitalisme mondial. Le peuple
français sera plus facile à contrôler. Gagner du temps d’un coté, maintenir «
l’espoir » de l’autre, le temps que la masse s’habitue à ce qui lui pique les
yeux aujourd’hui.
Les entreprises obtiennent donc des facilités de l’état et des baisses
d’impôts tandis qu’elles doivent faire mine de négocier avec les syndicats pour
l’après CDV.
En appelant au patriotisme, et en anticipant la déflation, le
gouvernement décide de geler les traitements des parlementaires et de baisser
ceux des fonctionnaires, afin de les équilibrer avec le secteur privé. Les
pensions de retraite future basées sur le dernier salaire devraient donc baisser
régulièrement. On ne touche pas aux anciennes pour l’instant. Attendons que
leurs bénéficiaires vieillissent encore un petit peu, et ils ne s’apercevront de
rien, ou personne ne les défendra car les autres, comparativement trouveront
qu’ils touchent trop.
Cette déflation sera financée par les facilités de crédit. Déjà, le «
créd ‘hypothèque » ( un crédit équivalent aux biens détenus) fonctionne bien et
le « crédit pocket », à taux avantageux permet d’endetter les jeunes à petite
dose. Ainsi, ils seront prêt à accepter n’importe quel travail pour pouvoir
rembourser, ou « taperont » les proches pour être renfloués, ce qui leur
permettra de se ré-endetter à nouveau. Cela fait 30 ans que les banques tiennent
l’état grâce à ses dettes, il est temps de tenir les autres.
Néanmoins, la rue ne se laisse pas faire. Malgré les soupes populaires,
suffisantes en milieu anglo-saxon ou en pays pauvre d’origine, les « laissés
pour compte », de plus en plus nombreux, ont une culture des droits individuels
très développée. Ils ne connaissent pas leur histoire, mais ils savent qu’ils
ont été gagnés à coup de fourches contre les aristos, et à coup de marteaux ou
de barres de fer contre les forces de police.
Dans la rue, les étudiants et les chômeurs du tertiaire commencent à
s’armer comme les casseurs deux ans plus tôt. Les heurts deviennent plus
violents. Les forces de police ne peuvent plus s’infiltrer dans les rangs. Les
casseurs eux n’ont plus ne s’infiltrent pas. Cette fois, c’est fini de piquer
des portables ou des blousons à des gosses. On ne les débauche plus des collèges
et des lycées. Les parents ont mis le hola après les résultats catastrophiques
des deux années précédentes. Les profs étaient là pour les pousser dans la rue,
mais beaucoup moins dans les études. Par manque de place, tous les redoublants
n’ont pu être repris, et ils sont allés grossir les rangs des non-diplomés. Et
ils n’ont rien dit quand les rectorats les ont obligés à faire passer les
examens… Leur paye durant les grèves estudiantines pouvait sauter par décision
si ils ne collaboraient pas.
Alain est assis à même le trottoir. Devant lui un carton et quelques
piécettes. Il a la tête entre les genoux et ne regarde plus les passants. Il a
pu passer la nuit dans un foyer sordide et surtout se laver et se raser ce
matin. Il a vu dans la glace son visage creusé et émacié. Il ne se reconnaît
plus. Il n’a que vingt sept ans et la cloche commence à le détruire. Il ne boit
heureusement pas, mais il ne mange plus assez. Les dons sont négligeables car
les gens sont fauchés.
« Lève toi et marche »
Alain lève les yeux vers cette voix féminine autoritaire. La femme n’a
pas le physique du ton de celle-ci. Même si elle est en jeans, rangers, blouson
et qu’elle tient un casque à la main. Même si un gros câble électrique pend à sa
ceinture sur le coté. Même si elle à les cheveux courts.
« Pour aller ou ? »
- avec nous, te battre pour notre dignité.
- Pour faire une révolution, il faut 2000 calories par jour. Je ne les ai
pas.
- Suis moi et je te paye un sandwich »
Conversation au tac au tac. Cela faisait longtemps pour alain qui parfois
monologuait en vain devant un responsable des services sociaux qui n’avaient en
tout cas aucune solution à proposer. Quand à parler à ceux qui lui font
l’aumône, c’est devenu impossible pour lui. Même son merci est devenu étouffé,
mécanique, soupir.
Alors Alain tend la main.
Elle la saisit, pour l’aider à se relever. Sa poigne est saine, son bras
nerveux. Et sa main si douce.
Le don d’Alain s’est concentré car il n’a pas été utilisé depuis
longtemps. Et bien que celui ci soit un peu anémié, il provoque en plus de ses
effets bénéfiques, une sorte de frisson suivi d’une montée de température chez
Jasmine. Elle se méprend et confond avec un coup de foudre. Elle regarde mieux
Alain. Pas épais, sans âge, les premiers cheveux blancs. Quelconque. Pourquoi
l’attire t-il ?
Leurs regards se croisent mais restent muets l’un pour l’autre. Jasmine
s’est engagée devant ses compagnes. Par bravade, elle est allée chercher Alain.
Il va falloir l’assumer. Elle reprend son rôle de chef de bande. « Allons y
!»
Les manifestants en sont au rassemblement avant le départ du défilé.
Alain lit les pancartes pour se mettre au parfum. Mais les noms des politiques,
les sigles utilisés ne lui disent rien. Trop longtemps qu’il ne suit pas les
infos. Tout ce qu’il sait, c’est que depuis un an, les gens défilent quelque
part tous les deux jours au moins.
Jasmine cause avec les autres. Alain en est le sujet. Ca glousse un peu
dans les rangs mais il n’en a rien à faire. Le sandwich, il ne compte plus
dessus. Mais après tout, marcher avec du monde autours de lui, ça ne lui a pas
déplu. Surtout que certains ont même remarqué qu’il était le seul gars de la
bande. Il observe les autres et ne se sent finalement pas si différent qu’eux.
Ils sont jeunes, modestes et les fringues sont relativement défraîchies pour
tous. Il faut dire qu’à part les politique en début de cortège (quand il y en a)
et leurs gardes du corps, personne ne met ses habits du dimanche pour
manifester.
Certains répètent des slogans pour se chauffer la voix, d’autres
discutent par petits groupes. Certains se tassent face à un objectif de caméra
de télévision. Beaucoup parlent à leur portable ou font un jeu avec. Jasmine se
tourne vers Alain.
« Viens avec nous. On va aller chercher un coin pour s’asseoir
».
Alain sourit. Il n’est pas seul sur cette grande place.
Tous les lieux pour s’asseoir sont déjà occupés. Alors le groupe se
dirige vers un coin ou d’autres déjà sont assis par terre et ne sont pas
dérangé. Une fois assise, les filles sortent de leur petit sac à dos leur en-cas
du matin. Jasmine partage avec Alain et les autres ne veulent pas être en reste.
Alain leur raconte alors un peu de lui, un peu de sa vie de SDF, mais pas de sa
vie d’avant. Les filles veulent poser avec lui . Jasmine les prend tous
accroupis, se retenant les uns les autres par les épaules. Les filles, au
contact d’Alain, ressentent, mais bien moins fort que Jasmine, le don de
celui-ci et elles en tirent un sentiment de joie intérieure.
Les mégaphones commencent à rameuter les troupes, faire passer les
consignes et chauffer les manifestants. Le trajet est comme une nasse. Ils se
rassemblent, entrent dans le dispositif policier, d’abord peu dense, puis plus
fourni. Pour finir, forces de police et manifestants sont face à face, tandis
qu’à l’arrière, les casseurs et d’autres policiers « s’expliquent ». On peut
sortir du piège à condition de se désagréger dans toutes les directions, en
suivant les étroits passages. Sur la moitié de la place d’arrivée, c’est bus,
VAB (véhicules blindés) bleus et fourgons. Les fourgons, c’est pour y mettre les
« interpellés ». Tandis que les bus donnent une idée du volume de policiers mis
en place.
Aujourd’hui, mauvais signe, que personne ne remarque. Il n’y a pas de
politiques en chef, mais seulement des seconds voire troisièmes couteaux. Et peu
nombreux. Par contre, il y a les excités au mégaphone habituels, qui chantent
les hymnes et les slogans, chauffent les manifestants, provoquent les forces de
l’ordre, haranguent la foule…
Les forces de l’ordre y répondent par des coups de matraque rythmés sur
leurs boucliers. La synchronisation impeccable est impressionnante. Leur
répertoire est peu varié mais musclé.
La confrontation dure. Une brève ondée de pavés s’abat sur les boucliers
et un casque des policiers. Riposte à la grenade lacrymogène. C’est le moment de
mettre casques, lunettes et foulards. Le pauvre Alain n’est pas équipé et les
effluves qui lui parviennent commencent à l’indisposer. Une pluie plus fournie
en projectiles divers accompagnée d’insultes fait baisser les têtes chez les
uniformes. Jasmine s’en donne à cœur joie. En face, jet de grenades puis les
rangs s’écartent pour laisser passer la charge d’une compagnie de CRS. Les
manifestants tournent les talons. Cinq costauds tombent sur Jasmine. Alain se
précipite.
Il s’accroche à eux, les décroche de Jasmine. Ils ne parviennent pas à la
ramener car elle se démène et lui aussi. Ils perdent du temps. Les copines de
Jasmine appellent quelques gars au secours. Ils s’avancent, posément, matraques
artisanales en main. Les CRS préfèrent décrocher mais Jasmine prend un grand
coup sur le casque qui l’assomme à moitié.
Alain se précipite pour la tirer de là. Il la porte sous un porche, dans
une rue adjacente. Pendant ce temps, c’est la débandade sur la place. Les
copines de Jasmine s’enfuient comme elles le peuvent. Les policiers interpellent
à tour de bras. Il y a des blessés qui sont évacués par les deux camps. Quelques
corps de civils gisent immobiles à terre, abandonnés par leurs camarades. Les
fumigènes et les lacrymogènes répandent leurs voiles pudiques sur la place,
masquant de nombreuses violences, que seuls les cris et les coups sourds
dénoncent.
Alain frappe à une porte. Une femme d’une cinquantaine d’année leur
ouvre, vérifiant que personne ne regarde. Alain pose Jasmine sur le canapé, lui
retire son casque . Elle ouvre des yeux pas très assurés. La femme revient avec
un linge humide et alain l’applique légèrement sur la bosse à Jasmine qui reste
les bras ballants le long du corps et ferme un peu les yeux pour se
remettre.
Dehors, le temps se calme. Il est temps de rentrer. La dame s’inquiète. «
Vous allez y arriver ? » demande t-elle à Jasmine. « Oui, il me ramène chez moi
» fait Jasmine en montrant Alain.
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