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AD VITAN ET
ETERNAM
Je vais mourir. Je suis né riche, je suis devenu
très riche. J’aurai pu être immensément riche. Et à mon crépuscule, au moment de
« boucler ma valise » et de mettre le point final à mon histoire, je
désire lever le voile sur le pan le plus obscur de celle-ci.
Le 25 août 2006, Eric vint me trouver à ma garçonnière. Eric, c’était mon
compagnon de jeu depuis tout petit. Il était presque le frère que je n’ai jamais
eu. Il était en fait le fils d’une bonne restée pendant quinze ans au service de
mes parents.
A seize ans, nous avions été « séparés » mais nous restions
tout de même assez proches. Nous sortions parfois ensemble l’été, et sobre,
c’était lui qui me ramenait les soirs de fiesta.
Il avait eu son B.T.S
Informatique en juillet dernier. Il devait préparer une école
d’ingénieurs. Mais ce jour là, Eric venait avec une sacrée
idée.
Lorsque je lui ouvris, je le trouvai très excité et il avait à la main
une bouteille de champagne. Comme il était onze heures et que je venais d’avaler
mon café, il était tout à fait à propos de l’ouvrir
immédiatement.
Nous nous installâmes donc au balcon, malgré un temps incertain en cette
fin d’été au mois d’août pourri. Eric maintenait le suspense.
Nous trinquâmes à l’idée du siècle, et, je ne sus pourquoi qu’après, Eric
tint à faire une photo numérique de nous deux en train d’arroser ça. « Un
souvenir pour la vie et pour plus tard » dit-il.
Enfin, Eric cracha le morceau.
« Je viens d’inventer le « Blog du souvenir éternel », le
nec plus ultra pour laisser sa trace dans l’histoire, et rester présent pour ses
proches.
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Quelle
connerie !
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Oh mais non. Aujourd’hui, tous les
particuliers veulent leur blog. Les jeunes surtout. Mais bientôt, les vieux s’y
mettront. On crée de nouvelles extensions pour les noms de domaine afin que chacun
puisse avoir son « espace réservé ». Et ça rapporte énormément.
Les gens veulent exister sur la toile et paient en masse leur abonnement pour
être hébergé. D’un autre coté, les gens ne vont plus au cimetière, et délaissent
les tombes. Les photos vieillissent dans des albums que plus personne n’ouvre.
La petite vie égoïste de chacun s’organise autour du travail et de l’hédonisme.
Enfin, le boom des appareils photos numériques permet à chacun de se faire de
nombreux souvenirs, que l’on désire partager.
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Oui, mais de là à se faire un blog
mortuaire…
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C’est là où est l’idée. Le blog ne
devient mortuaire qu’à la disparition du bloggeur. La famille ou une société
complète le blog par les dernières photos et il ne reste plus qu’à le maintenir
en place. Mais le Blog est joyeux. Rappelle toi le film, « The Final
Cut », où un spécialiste va chercher au fond du cerveau du mort tous les
moments de sa vie pour en faire un film à destination des proches. Là, chacun va
pouvoir se pencher sur sa vie durant celle-ci, sachant qu’il peut mourir demain,
et voulant laisser son « empreinte » et une image positive de super
type. Des pages composées par lui peuvent n’être rendues publiques qu’après sa
mort. Imagine le plaisir de certains de dévoiler certains secrets après le
dernier moment.
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Tu as vraiment de drôles
d’idées.
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Pas moi, mais le monde entier regorge
de drôles d’idées, et si tu sais donner aux gens les moyens d’atteindre ce
qu’ils recherchent, tu deviens riche.
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Je le suis
déjà.
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Moi pas. Mais je pense que je le serai
bientôt. Je viens de recevoir les papiers de l’INPI qui valident mon concept et
m’en assure internationalement les droits pendant un an. Mais j’ai besoin d’un
associé solide, pour plus de crédibilité vis-à-vis des futurs clients et pour
pouvoir prolonger cette licence dans le temps.
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C’est trop compliqué, trop de moyens à
mettre en œuvre pour assurer un hébergement éternel.
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Mais non. C’est ça qui est fantastique.
Les possibilités de sauvegarde augmentent chaque jour, et aujourd’hui, nous
pouvons louer des serveurs où nous aurons des sous-locataires. Chaque site
alimenté par un client sera accessible sur un seul serveur, mais dés qu’il sera
à jour, il sera copié immédiatement sur deux autres endroits, situés dans des
compagnies d’hébergement différentes. Et nous, nous ferons payer cet hébergement
dix fois le prix qu’il nous coûte. Et officiellement pourquoi ? Parce que
nous nous constituerons un fond d’actions et d’obligations dont les dividendes
serviront à payer l’hébergement après la mort du souscripteur, pour une période
pré-déterminée ou pour l’éternité.
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Personne ne peut garantir
l’éternité.
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On peut la promettre tout en
garantissant un maximum de temps qui intéressera quand même le client, en quête
cette fois d’une immortalité numérique. A sa mort, une fois le site bouclé, il
n’évolue plus. On peut le mettre sur des sauvegardes « fiables » et
gravées « dans le béton » tout en fournissant aux héritiers une copie
de sauvegarde « à leur charge ». Ainsi, il n’encombrera pas les
« sauvegardes dynamiques » même si il reste en ligne sur les serveurs
de diffusion.
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Et tu crois vraiment que les gens vont
être intéressés.
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Même à dix fois le prix d’un
hébergement classique, chacun sait que c’est rentable par rapport à un superbe
caveau que plus personne ne vient voir, sauf pour la toussaint. Enfin, des gens
paieront pour que le monde se souvienne d’eux, de leur chien ou de leur chat.
Tout le monde veut laisser une bonne image à sa famille, mais aussi aux autres.
Regarde dans les familles riches que tu fréquentes à quel point le culte du
blason ou de celui du premier « riche » de la famille est important.
Les pauvres veulent les mêmes privilèges que les riches et les industriels l’ont
bien compris en démocratisant la voiture, les vacances à la mer, le golf… Il y a
plus de 40 siècles, seuls les pharaons pouvaient laisser toute leur histoire
gravée pour le futur, et à quel prix…
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Tu commences à m’intéresser, mais si
c’était vraiment rentable, pourquoi personne ne l’a encore
proposé.
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Avant moi tu veux dire. Mais parce que
la création n’est pas l’apanage des riches, bien au contraire. Ils ont des
employés qui créent ou inventent pour eux. Dés qu’il y a une idée, ils la
brevette même si ils ne la réalisent pas, au cas où elle mettrait en péril un
certain équilibre du passé qui les soutient financièrement. Tous les organismes
de brevet et de la protection de la propriété intellectuelle ne servent qu’à
ça : protéger les marchés en place pour les faire évoluer progressivement,
sous contrôle, et pour leur profit personnel. Même si dans l’intervalle, des
gens meurent de ne pouvoir profiter d’un traitement médicamenteux à prix décent,
ou que la planète se pollue… Le principe du pollueur payeur ne s’applique pas
lors d’une pollution programmée et « indispensable ». Ensuite, il y
aura les juteux marchés de dépollution, qui rapportent aux mêmes qui ont pollué,
et ceux de l’industrie pharmaceutique qui resteront florissants grâce à la fin
de vie des cancéreux pollués. Et puis, les grands pontes actuels de l’industrie
découvrent à peine le net pour vendre. Ils viennent de s’en octroyer de larges
parts grâce aux lois DADvSI en France. La constitution Européenne qui finira
bien par passer contient des articles qui protègent encore plus la propriété
intellectuelle que la propriété tout court. Les frais de succession sont en
passe d’être supprimés partout dans le monde. Le dernier chantage des
riches : nous irons habiter là où nous pourront transmettre l’ensemble de
notre patrimoine. Un jour, ils demanderont à ce qu’on supprime l’impôt sur le
revenu. Il ne restera à l’état qu’à augmenter les taxes indirectes comme la TVA
qui pèsent sur l’ensemble de la population… Et les riches continueront de se
transmettre capital et société qui les garderont éternellement au dessus de la
populace, qu’ils regarderont s’entretuer du haut de leurs
remparts.
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Tu es bien morbide. Un effet de ton
idée.
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Pas du tout. Même si je compte
m’enrichir grâce à elle, c’est une opportunité que je peux offrir à tous. On
peut aider les personnes âgées à profiter de leurs derniers jours pour collecter
leurs souvenirs et leur faire revivre cette vie avec seulement les bons cotés
une dernière fois avant d’avoir leur domaine en .dcd ou autre extension pour un
paradis virtuel. En plus, autant de photos et de témoignages du passé que nous
pourront sauver de l’oubli. On peut faire un espace minimum pour les plus
pauvres, qui sera payé par les bénéfices des grands espaces pour les plus
riches. On peut coupler cette « location » à un contrat d’assurance
vie. Une partie revient aux héritiers, une partie à nous pour le maintien en
place du site. Et on gagne ainsi sur plusieurs tableaux. Et quand nous auront
assez de moyens, nous pourront investir dans la création de locaux protégés avec
nos propres serveurs, nos propres sauvegardes, et travailler en collaboration
avec des historiens, des statisticiens, des chercheurs car nous aurons une
photographie de la population.
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Et si on reprenait une petite coupe,
mon cher associé. »
Eric avait eu raison pour son idée. Elle a
formidablement bien marché. Mais il n’en a jamais rien su. Un malheureux
accident de moto, une semaine après la constitution de la société qui nous liait
tout deux. Je rachetai les droits à sa mère pour une bouchée de pain.
Mes nouveaux associés ne m’avaient pas vraiment laissé le choix. Et Eric
n’aurait jamais accepté de leur céder autant de ses droits. Pourtant, nous
n’avions pas la carrure pour lancer ce produit, partout dans le monde, avec le
maximum d’efficacité en un minimum de temps. C’était une bonne affaire pour
l’éternité, mais ce qui compte, pour nous mortels, c’est d’en profiter le plus
tôt possible. Alors, avec mes 5% tout de suite sans rien faire pour moi, j’ai
centuplé mon capital en menant une vie de riche oisif.
Sous mon blog, il y a celui d’Eric, enfin, celui de nous deux. C’était un
ami et il m’avait fait confiance. Pauvre, il valait plus que moi, je m’en suis
rendu compte il y a peu. Mes gosses ne sont que les dégénérés qu’il décrivait,
qui en plus courent derrière de plus grandes masses d’argent qu’ils ne pourront
jamais dépenser. Et moi, le fainéant, je n’ai même pas réussi à tout dilapider,
l’écoeurement de dépenser sans doute.
Je me suis aussi fait avoir. Je suis aujourd’hui sous tutelle et je ne
peux faire don de mon argent. Alors, quand le monde saura que les méga bénéfices
s’appuient sur un meurtre, peut-être qu’ils serviront à autre chose que nourrir
les vautours de l’industrie de l’assurance et du mortuaire …
Postface.
L’auteur de ce récit n’a pas pu le rendre public. Il a fallu attendre la
dé-monétarisation mondiale pour tomber sur ces archives. La révolution a attendu
400 ans pour mettre à bas le grand capital. Les blogs-sanctuaires vont être
sauvegardés pour les recherches scientifiques, mais vont être interdits à la
vente. Ils feront partie des droits de chacun.Ils seront aussi retirés du net 70
ans après leur mise en place. Le passé doit servir à soutenir le présent, pas à
l’encombrer. Chacun pourra avoir les blogs sanctuaires de sa famille chez lui et
en faire des copies pour ses proches, mais ils ne devront plus être en ligne.
Enfin, il convient de préciser que les blogs qui devaient être des « bombes
à retardement » pour dénoncer certains secrets n’ont jamais fonctionné. Les
gens qui préparaient leurs aveux post-mortem étaient espionnés. Les plus
dérangeants ont été éliminés ou exploités par la caste du capital qui en était
dépositaire.

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