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Nuit d'angoisse o:p>
Véronique est dans sa chambre, très occupée. Il entend du couloir sa frappe effrénée sur son clavier. Elle doit en avoir des choses à dire. Mais à lui, elle ne dit rien. Même après dix ans qu'ils se connaissent.
Véronique est sa fille adoptive. Il était tombé amoureux de sa mère, douze ans auparavant. Une histoire que la fillette d'alors n'avait pas accepté. Elle n'avait jamais eu de père, et lui venait de lui prendre sa mère. Patient, il avait tenu face aux caprices et aux mauvais coups de la petite rétive. Lorsque il demanda Sandra en mariage, trois ans plus tard, il demanda aussi l'adoption de la gamine. Il les aimait les deux. Il les eût les deux. Et les perdit deux ans plus tard. Une crise cardiaque pour la première, l'adolescence pour l'autre.
Depuis, Sébastien ne s'est jamais remis avec une femme. Il a eu quelques liaisons passagères discrètes, mais il a juré d élever Véronique du mieux qu'il pourrait à sa mère.
Alors, c'est vrai qu'il la surveille.
Bien sûr, il ne vérifie pas son courrier sur Internet, mais il a activé le contrôle parental et met en garde souvent Véronique contre les dragueurs anonymes et les pièges du Net. Il a refusé les sorties en boite jusqu'à sa majorité, c'est-à-dire hier.
Et ils se sont fâchés, en plein repas d'anniversaire, devant sa grand-mère maternelle. La jeune fille voudrait un appartement pour vivre seule. Mais selon lui, elle n'en a pas besoin. Elle est inscrite à la fac de lettres à dix kilomètres pour l'année prochaine, et elle doit étudier si elle veut réussir. A la maison, elle a « tout le confort ».
Il ne sait pas comment se réconcilier avec elle. Ils doivent partir une semaine en vacances dans un bungalow en camping quatre étoiles, mais elle ne veut plus l'accompagner.
Il reste une demi-heure avant le dîner. Sébastien s'assied cinq minutes au salon et regarde les photos dans leurs cadres. Sur toutes, Véronique est très jeune, avec sa mère. Sébastien ne parvient plus à la photographier depuis longtemps. Ils ont chacun un micro, pour aller sur le Net, et leur propre programme tous les soirs. Néanmoins, le repas est pris en commun le soir. Car le midi, si Véronique est en vacances, Sébastien travaille loin et ne rentre pas.
Véronique se plaint sur le Net de ce « beau-père » oppresseur. Ce « vieux » radote. Et elle a plaisir à s'en moquer aussi avec ses copines. Elle ne remarque pas d'ailleurs que vrai père, ou père de circonstance, l'attitude des jeunes n'est guère plus sympa pour un cas comme pour l'autre. L'une fait des gorges chaudes sur l'embarras du sien à lui parler sexualité, une autre affirme avoir forcé le sien à accepter qu'elle prenne la pilule, même si en fait elle n'en a aucun besoin, mais toutes partagent leurs secrets avec leur mère, ce qu'elle ne peut pas faire. Sa grand-mère est encore plus rétrograde que Sébastien, qu'elle n'a jamais voulu appeler « Papa ». Le mot « préservatif » est une obscénité. L'abstinence protège de tout… sauf des courants d'air.
Mais Véronique a un corps éveillé depuis longtemps auquel sa seule attention ne suffit plus. Son imagination ravive des sens déjà à fleur de peau, et sous couvert d'amour, elle rêve de caresses parfois très appuyées. Les sites pornos la répugnent, mais elle a été fascinée au début de certaines scènes par la musculature de certains mâles. Avec l'expérience, elle s'est sélectionnée quelques spécimens tout à fait présentables pour pouvoir les observer sans être choquée.
Par contre, sur les forums de rencontre, elle s'amuse à émoustiller quelques prétendants. Jusqu'à sa rencontre virtuelle avec un blondinet craquant, un peu plus âgé qu'elle, fils à papa, avec voiture et liberté. En plus, il n'habite, selon ses dires, qu'à une vingtaine de kilomètres de sa ville. Elle imagine donc une soirée prochaine avec lui, mais elle sait que son « tuteur » ne la laissera pas sortir.
Sébastien a cuisiné des tomates farcies pour elle. Elle les adore, mais ce soir, elle n'en veut pas. Il fait trop chaud pour ce genre de menu. Elle laisse aussi le morceau du gâteau de la veille. Il était indigeste hier, il doit être en plus immangeable aujourd'hui. Sébastien n'a pas réussi à la détendre pour éventuellement discuter. La télévision avec sa publicité et ses pseudos informations a meublé le silence. Et au lieu de débarrasser, Véronique est retournée à son clavier. Fin de l'entrevue.
A vingt deux heures, Sébastien décide d'aller se coucher. Il passe à la chambre de Véronique. Celle-ci est silencieuse. Il frappe. Pas de réponse. Il prévient qu'il va entrer. Aucun son, aucune invective. Il entr'ouvre alors la porte sans faire de bruit pour ne pas risquer la réveiller, juste pour jeter un coup d'œil sur son doux visage apaisé par le sommeil. Le lit est vide, comme le reste de la chambre.
Sébastien est furieux. Où peut-elle être ? Il faut qu'il la retrouve. Il a pour premier réflexe celui d'appeler la police. Il réalise alors qu'elle est majeure, qu'on va lui rire au nez. Il ne peut appeler la belle-mère. Il risquerait subir une avalanche de reproches qui le retarderaient.
Mais la ville est grande. Par où commencer ?
Par respect pour son intimité, il ne s'est jamais préoccupé de savoir quels étaient ses amis à l'école. Elle est partie avec son portable. Elle n'a pas de répertoire. Il l'appelle, tombe sur la boite vocale.
Il lui laisse un message. « Rentre immédiatement ! ». Puis se ravise, rappelle. « Dis moi où tu es, j'arrive te chercher ». Puis passe un SMS en dix minutes : « Je suis inquiet. Rapelle moi. Je passerai te prendre vers minuit si tu veux » Il jure pour avoir oublié un « P » alors que le message est parti, et essaie de se calmer un peu. Puis il décide de tourner en ville à la sortie des cinémas et à la terrasse des cafés. Il se promet de ne pas être trop sévère et rappelle. « Téléphone moi. Je te promets que je ne t'engueulerai pas ».
Mais peine perdue. Son portable reste terriblement silencieux.
Vers 21 heures, à peine évadée de sa chambre, Véronique savoure cet air empli de liberté. Par cette belle soirée de juillet, elle va s'éclater. Il y a trois jours, elle avait voulu rester au bal du 14 juillet, après le feu d'artifices. Mais Sébastien de la buvette ne la quittait pas des yeux. Et lorsque il avait voulu danser avec elle, elle l'avait trouvé ridicule et avait prétexté une soudaine fatigue pour rentrer. Il lui avait en un sens gâché la soirée.
Alors, ce soir, avec sa copine Anne, elle va aller boire un verre au centre-ville, le temps à son blondinet de venir la rejoindre, et ils les emmènera en boite.
Dans le bus, elle préfère rester debout, car elle ne tient pas en place. Elle intercepte aussi quelques regards, furtifs, qui « décrochent prestement » alors qu'ils semblaient très intéressés par sa silhouette, et surtout ses jambes, seulement protégées par une mini-jupe et un léger hâle de bon aloi. Elle sourit toute seule, heureuse, et elle a déjà oublié Sébastien.
Celui-ci a des problèmes avec un autre usager de la route. Un phare cassé, mais surtout quelques noms d'oiseau auxquels il n'a pas manqué de répondre. Soit, il est en tort, mais son interlocuteur peut rester poli. Il a voulu reporter la rédaction du constat au lendemain, en laissant toutes ses coordonnées. Mais le vilain tonitruant ne voulait pas en démordre. C'était tout de suite. Alors, le ton est monté, et la maréchaussée s'en est mêlée. Le constat a été fait, mais il a du en plus souffler dans le ballon, a pris une prune pour désordre sur la voie publique puis, l'un des deux képis a décidé de faire du zèle. Il l'a emmené au poste pour qu'il se calme.
Une fois la-bas, il a raconté son histoire. Son enfant, seule dehors, qui vient de fuguer. Les pandores ne sont pas toujours aussi méchants qu'on le dit. La prune a été déchirée, ils ont pris une photo, et ont promis d'aborder Véronique si ils l'apercevaient lors de leurs rondes. Ils ont aussi essayé de lui ouvrir les yeux, comme quoi les jeunes d'aujourd'hui… et qu'il devait se faire une raison. Mais lui, il lui avait bien dit de ne jamais sortir seule ou se suivre des inconnus. Elle n'a pas de problèmes de drogue, elle n'est pas en échec scolaire et si il n'y avait pas l'absence d'une mère, elle aurait tout pour être heureuse.
Une heure et demie plus tard, l'encre d'une nuit sans lune assombrit de nombreux recoins non éclairés, et dans les rues désertes, seuls de petits groupes se pressent rapidement dans des voitures pour disparaître au loin. Sébastien rentre chez lui. Véronique n'est pas là. Son portable ne répond toujours pas.
Il arrache rageusement la page des boites de nuits du département et commence à vouloir en faire le tour.
Le blondinet, prénommé Gilles, apparaît enfin, vers 22h 40. Il est moins sexy que sur la photo, à cause d'un début d'embonpoint, et fait un peu plus âgé que les vingt six ans déclarés. Il est aussi assez frimeur. En tout cas, il est généreux et elle accepte aussi une cigarette, pour goûter. Elle réussit à ne pas tousser trop fort, mais l'âcre fumée lui a brûlé la gorge et les sinus. Elle reprend un eau gazeuse avec menthe (Pas de publicité, même si elle a bien demandé la marque pour la commande : ndla), mais le mauvais goût est assez persistant. Pendant ce temps, Le Gillou se répand en vantardises, plaisanteries et quand même quelques compliments. Il propose à Anne de faire venir un copain, mais celle-ci ne veut plus sortir. Véronique se sent trahie. Cette soirée était sa première soirée de liberté. Tant pis. A minuit, elle accepte de suivre Gilles en boite.
Celle-ci est située à une trentaine de kilomètres, dans un « parc » en bord de route. C'est celle où tout le monde s'éclate en ce moment dans la région. Le DJ est en plus un copain, et Gilles y a sa bouteille. Et puis, il y a une piscine, et on peut y danser en extérieur sur la terrasse de la cour intérieure.
Véronique manque de s'étouffer en entrant dans la boite, déjà bondée. Elle danse un peu, mais ne tarde pas à rejoindre Gilles à une table. Celui-ci lui sert un verre, trinque avec elle. Ils ont beau parler fort, ils s'entendent mal. Alors Gilles se colle à son oreille, pour lui sussurer des gentillesses, puis sa main se fait plus hardie. Véronique frémit. Ce contact, si tôt, la désarçonne mais elle n'en laisse rien paraître. Comme elle ne lui présente que son profil, il lui colle un baiser sur la joue qui la fait rougir. Ce n'est pas la première fois qu'un garçon l'embrasse, et ça fait toujours plaisir, mais elle en est toujours un peu troublée. La main de Gilles sur la cuisse quitte cette dernière, mais une fois arrivée par surprise à une destination voisine, elle provoque une réaction irréfléchie et violente de Véronique. La gifle claque comme un fouet, et le verre lâché qui se brise sur le carrelage attire tous les regards et déclenche une hilarité de quelques secondes chez certains spectateurs. Gilles est furieux, alors que Véronique, maintenant gênée, bredouille quelques excuses. Un employé s'amène pour ramasser le verre. Gilles va au bar, tandis que Véronique s'éclipse aux toilettes.
« Tu as bien fait » lui glisse une fille. « Ce salaud se croit tout permis ». Véronique prend son portable. Et si elle appelait Sébastien pour qu'il vienne la chercher. La tournure de la soirée commence à l'inquiéter. Elle écoute le premier message et se vexe. Elle efface les deux autres… Au bar, un copain à Gilles se moque de lui. « Tu l'auras pas, cette pétasse. ». « Tu paries ? » « T'as qu à ramener sa culotte pour demain. Je te paie la bouteille ». Gilles regarde Véronique, qui le cherche dans la foule. Elle a l'air perdue, elle est vulnérable, mais néanmoins, si il veut se la faire, il va falloir tricher un peu. Il prend deux coupes de champagne pour impressionner la gamine, et discrètement, verse un peu de GHB dans l'une. Ce n'est pas une dose complète, mais elle suffit pour ramollir assez la fille sans que celle-ci ne présente le lendemain tous les symptômes bien connus des services de police, comme l'amnésie et la passivité.
Véronique n'aime pas le champagne, mais pour ne pas vexer à nouveau Gilles, elle le boit à petites lampées tandis que celui-ci lui sort le grand jeu à la terrasse. Néanmoins, elle est fatiguée et veut rentrer. La drogue commence à agir. Gilles l'entraîne vers sa voiture, puis commence à la tester une fois qu'elle est assise. Véronique est devenue moins farouche déjà.
Gilles démarre, roule un petit kilomètre, entre dans un chemin creux…
Il est sept heures du matin. Sébastien est dans la chambre de Véronique. Il a le regard rouge et vitreux. Il joue avec une des peluches Snoopy de Véronique, et se souvient du jour où il la lui a offerte, pour la défendre contre le loup dans la montagne, qui lui avait fait si peur dans une histoire, à l'école…
Quand le téléphone sonne, alors que le gendarme le rassure, car ils ont retrouvé sa fille, un peu perdue, mais saine et sauve, en train de faire du stop pour rentrer, il sait, lui, que son enfant est morte mais il n'en laissera rien paraître. Il la serrera dans ses bras, et attendra avec elle qu'un prince charmant digne de ce nom donne une fin heureuse à cette histoire.

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