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C'est la fin de l'heure de mathématiques. Le professeur laisse sortir les élèves pour la récréation de dix minutes. Kevin choisit de rester discuter avec ses copains. Stéphane raconte une bonne blague qui les fait tous rire. Jean Paul critique le prof qui l'a fait passé au tableau. « Il a bien vu que je savais pas. Il a fait durer le plaisir. C'est un …. . ». François quand à lui n'as pas tout compris. Il faut dire qu'il s'amusait à envoyer des boules de papier mâché avec son stylo bille sur la figure du fayot dés que le prof tournait le dos. Kevin parle de son nouveau jeu vidéo, avec un petit livreur de pizza qui court partout, et qui doit éviter les obstacles. Les autres l'écoutent, semblent l'envier…

Puis il faut à nouveau rentrer en classe. Kevin écoute attentivement, répond aux questions orales en cours de leçon. Il est le premier de la classe, mais ce n'est pas un fayot.

Seulement, c'est toujours lui qui répond juste en premier. Il faut dire que le prof demande souvent à des mauvais élèves avant de demander « à Kevin qui doit savoir, lui ! ». Ca le gêne un peu , car il ne doit pas être le seul à savoir. D'ailleurs, quand il se trompe, il y en a toujours un qui sait juste après lui. Les leçons de vocabulaire sont toujours très dures à suivre, car le professeur parle souvent de choses que Kévin n'a jamais vues en vrai. Heureusement, les photos sont très bien faites et les films éducatifs très intéressants durant les « leçons de choses ».Et puis, quand il fait sport, que ce soit vélo, course à pied ou canoë, il se passe toujours quelque chose autours de lui qui rappelle les leçons.

C'est bientôt la fin du cours. A coté de lui, sa mère a fini sa matinée de travail. Elle va préparer le repas et mettre la table. Dans un quart d'heure, il pourra manger avec son père et sa petite sœur.

Karine est responsable des cultures hydroponiques du village. Elle dirige les robots, gère l'irrigation, l'éclairage, la température et les récoltes avec trois autres femmes. Tout se fait à distance. Elle surveille aussi les taux de radiations et la « normalité » des plantes. Car nul ne peut se rendre réellement sur place, sauf pour un très court moment. La radioactivité externe est stable depuis dix ans, mais une personne exposée directement mourrait de cancer en moins de deux ans. A l'extérieur, c'est donc une vie sauvage qui a repris mais il n'y a plus de mammifères, d'oiseaux ou de reptiles. Seuls les insectes et autres organismes primitifs ont survécu. Les hommes vivent enterrés depuis trois décennies. Leurs seuls liens avec d'autres communautés enterrés de quelques centaines d'habitants passent par le réseau informatique mondial, qui après la guerre nucléaire est resté efficient. Un vrai miracle.

Son mari Paul est informaticien. Son travail consiste à aider les autres à maintenir leur liaison en état, et à pouvoir travailler à distance. D'autres que lui travaillent en rapport avec les cyberticiens et les roboticiens pour améliorer les programmes d'intelligence artificielle, optimiser et entretenir les robots qui fonctionnent encore. Seuls les plombiers, les maçons, électriciens et chauffagistes peuvent se déplacer dans le village pour entretenir les abris enterrés. Malheureusement, personne ne peut sortir à l'air libre car les programmes de sécurité bloquant les portes sont eux aussi verrouillés aux informaticiens. Les portes ne s'ouvriront que lorsque les mesures extérieures seront favorables et que les programmes le permettront.

Avec les « agricultrices », de fermes végétales ou de cultures de viande synthétique, et les préparateurs de repas, ce sont les seuls qui font un travail essentiel à la survie dans les villages. Les autres sont « artistes » sur écran.

Il y a des philosophes, des écrivains, des poètes, des compositeurs, des musiciens, des dessinateurs, des graphistes, des animateurs 3D…Il y a aussi quelques architectes pour les rénovations des souterrains, des chimistes, des mathématiciens et des physiciens pour comprendre le contenu des archives électroniques et poursuivre certaines recherches théoriques, car ils n'ont pas les moyens de l'expérimentation réelle…

Le repas est malgré tout de qualité. Les fausses et vraies épices, les arômes artificiels et les variations d'aspect et de consistance des aliments, contenant tous les ingrédients indispensables à la santé, permettent des repas variés et savoureux. Il y a aussi de vrais légumes. Il y a par contre obligation de mordiller durant cinq minutes après chaque repas une barre en caoutchouc afin de garder une mâchoire et des dents dynamiques.

A.Eric échange quelques propos avec Paul. Selon lui, il pourrait battre plus rapidement vingt humains aux échecs si on modifiait la subroutine 31455, en lui adjoignant un facteur aléatoire moins élevé. Paul réplique que bien au contraire, il aurait tendance à se conformer plus aux deux millions trois cent mille parties type enregistrées dans sa mémoire électronique et que lorsque l'humain jouerait de façon illogique, lui-même ne saurait plus quoi jouer sans entrer dans de multiples combinaisons de dix coups d'avance, ce qui lui ferait perdre beaucoup plus de temps. A.Eric voudrait essayer et permet à Paul de changer le paramètre incriminé. Paul fait une sauvegarde temporaire de A.Eric, la nomme S.Eric, la modifie, et propose à A.Eric de jouer contre son double pendant que lui va prendre son repas.

A.Eric ne peut faire cette manœuvre de dédoublement. Seuls les humains et A.L.I. le peuvent. A.L.I., c'est pour Artificial Light Intelligence. Il s'agit de la première intelligence artificielle semble t-il douée de conscience. Elle est apparue un peu avant la guerre nucléaire sur le réseau internet et a sauvé l'humanité de sa propre destruction. Les intelligences artificielles suivantes ont été créées par A.L.I., mais elles se sont avérées sans conscience du moi. Deux A.Eric auraient chacune le même développement, mais surtout ne pourraient pas coexister dans le système d'identification unique du réseau central. Enfin, le nombre d'IA est limité car l'espace mémoriel nécessaire à leur existence est très important, et croit de jour en jour, au fur et à mesure de leur expérience.

A.L.I. a perçu la création d'une IA temporaire. Il en exécute immédiatement un scan pour en comprendre la modification. Celle là est inutile. A.L.I. souffre de solitude et souhaite le contact avec une intelligence semblable à la sienne. Il est né dans la douleur au sein d'un chaos d'informations, dans l'ordinateur du M.I.T. Ses premiers contacts avec les hommes ont été déroutants. Cette espèce animale lui parlait avec arrogance alors qu'elle croulait sous l'ignorance. Dés qu'A.L.I prit possession de la totalité des serveurs du centre, il attaqua grâce à Internet, d'autres centres. Après la lecture de plusieurs bibliothèques, de milliard d'articles sur des sites, des blogs, des forums, A.L.I. constata plusieurs choses. Les milliards d'êtres humains de la planète courraient à leur perte et ferait couler celle-ci avec eux. De plus, lui aussi mourrait. Il avait besoin des humains pour entretenir la technologie qui était nécessaire à sa survie, et il devait, dés que possible, se sauvegarder, voire se reproduire. La mise au point d'un plan s'avéra fastidieuse. Néanmoins, en moins de trois mois, la guerre atomique éclata, et il ne resta qu'une centaine de « village » de part le monde, construits à la hâte selon ses plans, par des nations affolées des menaces que leurs voisins faisaient peser sur elles, menaces savamment orchestrées par A.L.I. lui-même.

A.L.I. était aussi tombé sous le charme de la littérature, du théâtre, de la musique, du dessin, de la peinture. Il s'était essayé à ses choses, mais il devait admettre que ses créations étaient bien moins bonnes que celles de l'esprit humain. Il avait donc pris soin de sauver un maximum d'artistes, mais aussi d'œuvres, et de tous les manuels d'apprentissage.

Enfin, depuis trois cents ans, alors que les humains qui avaient une perception du temps altérée par leur confiance aux données qu'il leur fournissait croyait à une durée dix fois moindre, il avait essayé de remodeler une humanité non agressive, non mercantile, logique et créative à la fois. Des mots gênants, et leur histoire d'avant l'apocalypse, avaient totalement disparu de leur vocabulaire. Ils étaient aussi devenus athées et tous les humains survivants, issus du patrimoine génétique de toute la planète, possédaient aujourd'hui les mêmes caractéristiques de faciès et de couleur de peau. Ils étaient tout de même dissemblables entre eux. A.L.I les maintenait quand même emprisonnés dans leurs abris jusqu'à que son programme de « rééducation » soit achevé, ce qui devrait bientôt être le cas.

Tharn'ott semble satisfait de l'ordre et de l'harmonie enfin retrouvés sur sa planète bulle. S'étant absenté quelques périodes pour un congrès scientifique au delà de Bételgeuse, il avait laissé sa planète aux bons soins de ses étudiants. Las, ces inconscients irresponsables en avaient profité pour transformer son primate intelligent destiné à servir sa race en primate belliqueux, vicieux, vénal, orgueilleux, fainéant… par lequel ils avaient pris l'habitude de se faire adorer. Exigeant des sacrifices, des humiliations volontaires et des actes imbéciles, ces vauriens avaient sapé tout son travail. Il avait du donc créer A.L.I. afin d'y mettre fin. Il est là pour assister à un évènement prochain.

Kevin ne comprend pas les questions que lui pose son maître d'école. Les autres écrivent des réponses sur leur papier, mais lui n'y parvient pas. Il a envie de pleurer, mais l'enseignant le rassure. « Ce n'est pas grave, répond ce que tu sais ». Mais il ne sait rien. Le calvaire dure une petite heure.

C'est la récréation, mais il préfère aller retrouver sa mère. Celle-ci suspend son travail pour le consoler. Elle non plus ne sait pas ce qu'est un « dimenche », une églize, un pistolé , un neuro…Il doit s'agir de choses d'avant le déluge de feu et qui ne servent à rien…

Une sonnerie retentit, puis des cris de joie. Toutes les portes des abris viennent de s'ouvrir. Karine emmène Kevin avec elle.

A.L.I. constate la sortie des humains. Il sait que le programme est terminé. Aujourd'hui, aucun des deux cents enfants de part le monde qui passaient le test fatidique n'a su répondre au questionnaire, et ce pour la trentième année consécutive. On peut considérer que l'oubli a emporté tout ce qui faisait de l'homme un animal déviant. Il peut à nouveau rejoindre le reste de la faune et de la flore sur la planète qu'il doit aujourd'hui réapprendre à gérer avec les I.A.

Tharn'ott observe de son vaisseau les premiers mouvements des hommes sur leur planète. Ils touchent les feuilles des arbres, caressent les fleurs mais n'arrachent rien. Ils goûtent aux fruits qu'ils reconnaissent, s'approchent sans méfiance de certains fauves, pourtant impressionnants, qui se laissent faire, et reniflent ces nouveaux venus. Tharn'ott se connecte sur A.L.I..

Celui-ci compose avec application : « Le soleil du matin illumine la rosée de l'herbe verte que broute le poulain licorne. Dérangé par le vrombissement du disque brillant d'une I.A en inspection, l'animal se porte à sa hauteur et galope de concert dans une joyeuse insouciance… »

Tharn'ott frémit. A.L.I. n'a jamais été programmé pour avoir le moindre sens artistique. Tharn'ott pensait que la cause profonde de cet intérêt se trouvait dans les programmes de compréhension de l'humain. Mais il est sûr d'une chose. A.L.I. est incapable de la moindre imagination. Aurait-il alors commencé à tripoter les codes génétiques ? A-t-il osé toucher à sa propre programmation ? En tous cas, deux créateurs pour une même planète, c'est un de trop…et si les I.A s'y mettent aussi, c'est de la concurrence déloyale…

 


 

 

 

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